Les ateliers de Kumartuli

Les effigies de Durga dans les ruelles de Kumartuli  (Kolkata)

J’ai le projet de couvrir les préparatifs de la fête de Durga (Durga Pujo) depuis quelques années mais je vais encore devoir attendre l’année prochaine…Arrivée début décembre à Calcutta, j’ai tout même fait un tour dans le quartier de Kumartuli, le quartier des potiers, pour une première approche des lieux quand ils sont, il faut bien le dire, assez déserts.

entrée à Kurmatuli

Kumartuli est situé dans une partie nord de la ville de Calcutta appelée Hatkhola, entre la route Rabindra Sarani et la rive de la Hooghly.

Le quartier des potiers s’étend sur plus de 20 000m2 dans un labyrinthe inextricable de rues ou plus exactement de ruelles difficilement accessibles aux véhicules et où il est facile de se perdre.

Les photos du quartier les plus populaires sont généralement prises avant le début du festival de la déesse quand il est complètement saturé par les effigies en cours de réalisation.

Les ateliers sont généralement des espaces longs et étroits qui, pour vous donner un ordre d’idée, excèdent rarement les 6m2… Les ateliers ouvrent sur la ruelle encombrée par les images de la déesse. Construits en briques, le sol est à même la terre battue tandis qu’une structure en bambou ou en taule fait office de toit. Les murs latéraux des ateliers sont occupés par des effigies en préparation. L’éclairage est plutôt rudimentaire. J’ai songé à cette armée de petites mains en train de s’afférer dans la pénombre à confectionner, à un rythme effréné, des images de la déesse pour la ville, le pays mais aussi les quatre coins du monde où le festival s’est développé.

Préparation du socle
Atelier

Aujourd’hui, leur activité est concentrée essentiellement sur les mois de préparation qui précèdent le début de la fête de la déesse. Le reste de l’année, les artisans et leur famille survivent grâce aux gains engendrés lors du festival. Ils travaillent aussi pour la diaspora installée à l’étranger, la communauté bengalie notamment.

Un peu d’histoire

La compagnie britannique des Indes orientales (British East India compagny) créée au début du 17e siècle, attribua des terrains aux différents travailleurs de la ville de Calcutta au début des années 1760 divisés en fonction de leurs domaines d’activité tels que les charpentiers et nomment les potiers Coomartolly (Kumartuli). Installés dans les districts de Nabadwip, Shantipur et Krishnanagar, ils étaient déjà reconnus pour leur travail de l’argile (pots, urnes, etc.). En revanche, la création des images cultuelles en argile est devenue populaire seulement à partir de 1757, année au cours de laquelle Rober Clive fait des offrandes lors de la fête de Durga dans la maison du Zamindar Nabakrishna  Dev à Sovabazar. Très rapidement les riches familles de la ville ont cherché à concurrencer Nabakrishna Dev et ont passé commande d’images à l’occasion de la fête annuelle de la déesse. Il y avait alors une rude compétition entre les différentes familles aisées du quartier lors des festivités pour savoir laquelle organiserait la cérémonie la plus somptueuse et posséderaient la plus belle effigie de la déesse.

Au départ, les artisans étaient conviés à travailler au sein des maisons des grands Zamindars puis, très vite, face à l’ampleur que prit la cérémonie religieuse et le travail qu’ils devaient fournir, ils ont demandé à ce que leur soit attribué un espace spécifique dans la ville. C’est de là qu’est né le quartier des potiers, Kumartuli.  

Au début du XXe siècle, la déesse quitte l’espace privé des grandes familles aisées de la ville pour s’installer sous des pandals dans les demeures des roturiers, des bourgeois ou encore dans le cadre de clubs et associations culturels avant d’occuper l’espace public, devenant ainsi accessible à tous.

La déesse et sa famille

La déesse n’est jamais seule à l’occasion des festivités organisées en son honneur. Elle est accompagnée de ses enfants, Ganesh et Kartikeya, ses deux fils, et Lakshmi et Sarasvati, ses deux filles, sans oublier Shiva, son époux. Elle a bien sûr, comme toutes les divinités hindoues, une monture, le lion. Enfin, le dernier personnage de la scène, qui n’est pas des moindres, Mahisura, le démon buffle que la déesse met à mort. L’animal apparaît dans les images sous une forme anthropomorphique fortement inspirée, de nos jours, par les figures des vilains des films bollywoodiens.

Déesse d’argile : les différentes étapes de sa création

Il y a des ateliers spécifiques pour chaque étape majeure de la confection des images divines.

Le travail des artisans débute vers le mois de juin avec l’arrivée de la paille destinée à la réalisation du squelette des images. La première étape consiste en effet à réaliser le squelette, la structure de base des divinités qui consiste en un mélange de bambou et de paille tressée.

Squelette sur son trône
Mini squelette en préparation
Squelette de paille et de bambou

Les artisans appliquent ensuite à la main s’aidant d’un outil, qui ressemble à un peigne sans dents, plusieurs couches d’argile humide (un mélange d’argile et de fibres de jute) séparées par des bandes de tissu. Cette étape est très longue car il faut laisser sécher l’argile de manière naturelle entre chaque couche appliquée de manière à ce que la structure soit résistante. Il est évidemment inutile de préciser que l’argile n’est pas choisie au hasard. Cette période de séchage donne une atmosphère lunaire au quartier de Kumartuli avec la présence de toutes ces figures de couleur grise exposées au soleil et qui encombrent les ruelles.

couches d'argile et de tissus
Séchage naturel, crudaterra...
Une fine équipe envahie la ruelle
Durga, avec ou sans tête, trône sur son lion en attendant la prochaine étape
Petit bain de soleil dans cette froide matinée d'hiver (18°!)
Cuisson en mode accéléré

Certaines parties de la divinité sont réalisées indépendamment du corps, c’est le cas de la tête et des mains qui demandent une prouesse technique réservée à certains ateliers. Par ailleurs, ces parties font aussi l’objet de demandes spécifiques, il est donc plus aisé d’ajuster en fonction des exigences des clients.

Elle n'a pas fait partie du festival annuel...inachevée elle nous donne un petit aperçu des étapes chromatiques à venir

Ils appliquent ensuite une couche de peinture blanche qui sera suivie de l’application des couleurs de la déesse et de son entourage. Les peintres sont alors à l’œuvre.

Petite prouesse technique...trois têtes à fixer et à faire tenir, la corde maintient l'ensemble, la lumière fait le reste...

Enfin, la troisième étape: coup d’œil dans la garde-robe, sans oublier les parures et la coiffures!! Vous trouverez ainsi dans le quartier des potiers plusieurs boutiques destinées à pourvoir à tous les besoins vestimentaires et ornementaux de la déesse et de ses commanditaires….

Les commerçants de parures et autres ornements
Les femmes ont trouvé leur place

À l’origine, la touche finale était la réalisation des yeux, qui faisait l’objet d’une cérémonie spécifique. De nos jours, les artisans, s’adaptent à la demande et effectuent la réalisation des yeux à la préférence de chacun.

Vivekananda en préparation
Face à face
Moulage
De l'or à l'honneur

La déesse et ses acolytes sont ensuite transportés par des porteurs, des coolies, originaires de villages spécifiques, qui sont les seuls autorisés à transporter les effigies des ateliers à leur lieu de destination.

À la fin de la cérémonie, la déesse et son entourage sont portés sur les bords de la rivière et mis à l’eau.  

Il y a plus de 300 ans et encore assez récemment, toutes les étapes de la réalisation des images divines étaient faites avec des matières totalement naturelles. Le fait  de jeter les dieux à l’eau n’avait rien de dommageable pour l’environnement. Aujourd’hui, la situation est bien différente. Si certains ateliers de Kumartuli continuent à créer selon les méthodes passées, d’autres sont moins scrupuleux. Face aux commandes massives et aux délais très stricts, ils ont recours à la peinture industrielle et autres matières toxiques pour l’environnement, sans parler des ornements qui contiennent également du plastique et autres matières non biodégradables. L’Inde fait face à un vrai challenge à ce sujet. En effet, d’autres cérémonies, notamment la fête de Ganesh, qui précède de peu celle de la déesse, engendre une quantité phénoménale de déchets qui sont déversés dans l’eau ou abandonnés dans la nature. Certaines villes tentent de repêcher les restes mais la tâche est ardue et il est très difficile de faire évoluer les mentalités, surtout quand il s’agit des croyances religieuses.