Le petit Père-Lachaise de Calcutta



Le petit Père-Lachaise de Calcutta :

South Park Street cemetery

 

Dans la jungle du cimetière de South Park Street

Il n’y a rien de surprenant pour les parisiens de voir leurs vieux cimetières investis par les touristes et les promeneurs du dimanche mais, pour les habitants de Calcutta (Kolkata), c’est une autre histoire…Dans un pays où la majorité des gens, de confession hindoue, a recours à l’incinération et considère le fait d’enterrer ses morts comme impure et quelque peu perturbante, voir des visiteurs s’aventurer dans les cimetières de la ville est encore perçue comme une pratique singulière.

Le cimetière de South Park Street n’a certes pas l’envergure du grand cimetière parisien du Père Lachaise mais l’ambiance ainsi que le patrimoine historique et architectural de ce lieu en font un des passages obligés de Calcutta. C’est d’ailleurs une des promenades pédestres particulièrement prisées ces dernières années.   

Le cimetière de South Park street est situé entre les rues Acharya Jagadish Chandra Bose et Rafi Ahmed Kidwal du quartier de Park Street. Il longe la rue Mother Teresa Sarani, appelée encore récemment Park Street et connue précédemment sous le nom de la route des cimetières (Burial Ground Road).

Si vous prenez le métro comme moi, en sortant de la station Park street, il vous faudra marcher un petit peu avant d’atteindre l’entrée du cimetière qui ouvre ses portes à 9h (heures d’ouverture, 9h à 17h). Les frais d’entrée s’élèvent à 30 roupies (vous pouvez prendre des photos avec votre téléphone mais ce sera 50 roupies si vous avez un appareil photo). Il y a un gardien à chaque entrée (accès secondaire à l’ouest) et un registre dans lequel on vous demandera d’inscrire votre nom. Voilà pour les formalités !

L'entrée principale du cimetière donnant sur Mother Theresa Sarani (anciennement Park street)
Une plaque située à l'entrée, sur le mur de gauche indique que le cimetière fut inauguré en 1767 et fermé en 1790

Le cimetière de South Park Street est l’un des plus vieux cimetières chrétiens de Calcutta (le deuxième après le cimetière arménien situé dans l’enceinte de l’église de Nazareth). Les  cimetières (Ground Burial road) était à l’origine situé en dehors des limites de la ville à proximité du fossé creusé par les britanniques afin de protéger Calcutta d’une invasion marathe laquelle n’a finalement jamais eu lieu.

Le cimetière de South Park street a été inauguré en 1767, rien que ça ! Au XIXe siècle, il était connu pour être le plus grand cimetière chrétien d’Asie (8 acres, c’est-à-dire environ 32 374m2, autant dire une belle surface !). En 1785, il a été étendu dans la partie nord de Park street avant d’être définitivement fermé en 1840 en raison du manque de place. La même année, un nouveau cimetière fut ouvert, celui que l’on appelle aujourd’hui Lower Circular Road cemetery, situé juste à côté.

Suite à la démolition de certains cimetières chrétiens, le gouvernement britannique et les descendants des familles ont insisté auprès des autorités indiennes pour que le cimetière de South Park soit préservé. Il est aujourd’hui sous la protection de l’Archeological Survey of India, ce qui ne veut pas forcément dire grand-chose si ce n’est qu’il fait désormais partie du patrimoine de la ville. Longtemps laissé à l’abandon, il était dans un piteux état avant qu’il ne fasse l’objet de restaurations dans les années 2000. Plusieurs tombes ont été rénovées en respectant au mieux le style de l’époque. L’année dernière, en 2017, le cimetière en était à sa troisième phase de restauration.

Mur est de l'enceinte
Dans les dédales du cimetière de South Park Street

L’enceinte, un mur en brique construit à l’origine afin d’éviter la propagation de maladies véhiculées par les cadavres, renferme 1600 tombes, cénotaphes, tablettes et épitaphes.

Ambiance lunaire un petit matin de décembre
La partie sud du cimetière est plus aérée
Allée latérale
Allée du cimetière
Allée latérale
Pyramides, dômes, obélisques, un mélange de style classique

Lors de ma première visite, j’ai été assez fascinée par l’atmosphère qui se dégage des lieux. C’est très verdoyant et relativement bien entretenu. Du côté de l’entrée principale, donnant sur Park Street (Mother Theresa Sarani), la végétation est assez dense ce qui n’est pas le cas vers l’arrière, la partie méridionale du cimetière, qui possède des parties dégagées. Il y a une sorte de petite jardinerie au nord de l’enceinte destinée à l’aménagement paysager des lieux.

Des arbustes plantés dans des sacs remplis de terre entourent les tombes et envahissent les lieux. Autant le dire, c’est un paradis pour les moustiques ! La végétation contribue en grande partie au charme des lieux. Le cimetière possède quelques passages pavés mais certaines parties du cimetière sont difficilement accessibles (dans la partie nord en particulier) en raison de la concentration des pierres tombales. Dans certains cas, il est difficile de déterminer l’accès ou l’orientation originale des sépultures. C’est un réel enchevêtrement de pierres tombales !

Chaussures abandonnées près d'une tombe
Parasol de verdure
La petite jardinerie
Enchevêtrement de tombes

J’ai lu quelque part que les enterrements avaient généralement lieu la nuit, une pratique courante à l’époque. Le cercueil était porté sur les épaules d’amis ou de membres de la famille. Des hommages étaient parfois rendus avec des tirs de feu dans le cas des officiers.

Une famille en charge de l’entretien des lieux vit actuellement dans l’enceinte du cimetière, celle-là même à qui appartient cet horrible coq qui m’a attaqué lors de ma première visite, probablement parce que j’ai eu la mauvaise idée de le photographier sans sa permission…tenace la bestiole !

Le cimetière est relativement bien gardé quand on sait qu’il y a un système de surveillance vidéo même si je ne sais pas très bien comment il couvre le secteur…C’est un lieu de villégiature pour les jeunes, en particulier pour les jeunes couples à la recherche d’un peu d’intimité.

Une pancarte indique que le cimetière est sous vidéo surveillance...
Le gardien des lieux
Grande tombe comprenant plusieurs sépultures

J’avoue avoir été un peu surprise par le mélange des styles dits anglo-indien et néo-gothique. Principalement construites en grès, les tombes ont des formes variées, carrée, rectangulaire ou encore circulaire. Certaines arborent un style classique européen surmontées de coupoles ou d’urnes grecques, d’autres ont la forme de pyramide, d’obélisque, de cairn ou encore de sarcophage.

pyramide et colonne surmontée d'une urne
La tombe du capitaine W. Mackay (1741-1805)
Tombe contenant plusieurs sépultures, inspirée d'un temple grec
Une tombe à sépultures multiples surmontée d'un fronton
Epitaphe déposée contre un arbre
Petit templion

Que dire de ses résidents ?

Les épitaphes constituent une vraie mine d’or pour les historiens toutefois, il faut bien le dire, déchiffrer les inscriptions funéraires n’est pas une mince affaire… La mousson et le temps ont effacé beaucoup de noms. Certaines pierres tombales tombent en décrépitude totale. La mousse recouvre la plupart des tombes et, dans certains cas, la végétation a littéralement pris d’assaut les pierres tombales. Les noms s’effacent, les morts tombent un peu plus dans l’oubli…

Il s’agit, pour la plupart, d’employés de l’ancien empire britannique.  Dans un premier temps, je regarde bien sûr le nom, puis  l’âge de la personne au moment de sa mort ainsi que l’hommage qui lui est rendu par ses proches. Je m’interroge toujours sur ce qui lui est arrivé…un accident ? une maladie ? J’ai ainsi noté que beaucoup de femmes sont mortes très jeunes. Nombreuses sont celles qui, comme les hommes, sont décédées, peu de temps après leur arrivée en Inde, de la malaria, du choléra et d’autres maladies locales. Beaucoup seraient également mortes en couche. De la même façon, on dénombre de nombreux enfants morts en bas-âge. Les étrangers n’étaient pas familiers du climat, leur système immunitaire n’était pas préparé à ça! Ils refusaient également d’avoir recours à la médecine locale. Il était coutume de dire que les étrangers survivaient rarement au-delà de deux saisons…

Il existe très peu d’information sur les femmes de manière générale. Les inscriptions funéraires sont beaucoup plus prolixes quand il s’agit des hommes.  Elles indiquent notamment leur statut et leur profession. On trouve ainsi des avocats, des juges, des officiers de l’ancien empire britannique, des commerçants, etc. L’épitaphe était rédigée par leur famille, leurs amis ou encore leurs collègues.

Aujourd’hui, des descendants viennent se recueillir sur leurs tombes à la recherche de leur histoire familiale, de leurs origines. Le cimetière de South Park Street est devenu, suite aux restaurations, un lieu connu des parcours touristiques, fréquenté aussi bien par les indiens que par les étrangers.

Tombe d'un petit garçon âgé de 10 ans
Tombe d'un enfant mort alors qu'il avait à peine un an
Inscription funéraire d'un joallier
Tombe de William Graham restaurée par son arrière petite-fille en 2014

Honneur aux femmes

Une artiste méconnue : la tombe de Marian d’Oyly

Née Greer, Marian a épousé son cousin, le baron Sir Charles d’Oyly (1781-1845), un officier britannique et artiste peintre né en Inde à Murshidabad. Atteinte d’une maladie, la légende veut qu’elle aurait elle-même choisit la seconde femme de son époux. Ce dernier s’est en effet remarié dans l’année qui a suivi sa mort. Charles d’Oyly est connu pour ses gravures et ses lithographies mais il semblerait que son épouse avait elle-même beaucoup de talent en la matière même si l’histoire ne retient que l’œuvre de son mari. Ce dernier quitta l’Inde après la mort de sa deuxième épouse. Marian d’Oyly est donc restée seule au cimetière de Park Street…

La tombe de Marian D'Oyly

La muse : Rose Aylmer

Rose Whitworth Aylmer, fille de Lord Aylmer et de Catherine Withworth. À la mort de son mari, Mme Aylmer épousa en seconde noce M. Howel Price et s’installa avec ses enfants à Pembrokeshire (Wales). C’est là-bas que Rose s’éprit du poète Walter Savage Landor. Sa famille décida de l’envoyer en Inde en 1798 auprès de sa tante et son oncle Henry Russel, dans le but très probable de l’éloigner du poète. Elle est morte en 1800, deux ans après son arrivée en Inde… Walter Savage Landor, affecté par sa mort, lui a consacré un poème dont un passage est gravé sur sa pierre tombale. Les locaux s’accordèrent à dire qu’elle était morte d’avoir mangé trop d’ananas et autres fruits frais, comme le melon, qui avaient pour réputation de donner le choléra. Pendant les épidémies, ces fruits étaient d’ailleurs interdits à la vente sur les marchés.

La tombe de Rose Aylmer

La galante : la belle Elizabeth Sanderson Barwell

Une autre femme, réputée pour sa beauté, Elizabeth Sanderson Barwell, fille d’un colonel de la compagnie des Indes orientales. Elle aurait fait tourner la tête de beaucoup d’hommes à son arrivée à Calcutta en 1775. D’une grande beauté, elle serait également morte deux ans après son arrivée en 1779. Très malicieuse, elle aurait invitée séparément seize de ses prétendants à l’accompagner à un bal au cours duquel elle souhaitait porter une robe de mode parisienne à la condition qu’ils portent un costume vert (couleur petit pois), orné de soie rose, afin de s’accorder à sa tenue. Douze d’entre eux se seraient présentés ainsi vêtus provoquant la risée. Elle aurait néanmoins dansé avec tous ces infortunés, ou au moins quelques uns d’entre d’eux! Peu de temps après, au grand désespoir de tous ses prétendants, elle épousât Richard Barwell, un officier de la compagnie des Indes Orientales, connu pour son goût pour le jeu et les femmes. La malheureuse épouse aurait contracté une fièvre, peut-être le choléra, à moins qu’elle ne soit morte en couche après avoir donné deux enfants à son mari.

La tombe de la belle Elizabeth Barwell

La botaniste : Anne Monson

Anne Vane Monson (1726- 1775) était l’arrière-petite-fille du roi Charles II. En 1746, elle épousa Charles Hope-Vere de Craigiehall dont elle eut deux fils avant que le mariage ne soit dissolu en raison de la naissance d’un enfant illégitime…L’histoire ne dit rien au sujet de la paternité de cet enfant. En 1757, elle épousa en seconde noce le colonel George Monson de Lincolnshire et s’installa à Calcutta avec son mari alors en poste en Inde. Elle était déjà une botaniste reconnue avant son arrivée en Inde. Elle avait notamment assisté James Lee dans la traduction de la classification du suédois Carl von Linné (Linnaeus) en anglais. Ce dernier donna son nom, Monsonia, à l’une des plantes (famille des géraniums) découvertes par Anne en Afrique du Sud et dont elle avait envoyé des spécimens aux jardins royaux de Kew à Londres. Elle mourut en 1776 à Calcutta, suivie de six mois par son mari. Une inscription fut érigée au-dessus de la tombe de son mari en 1908 par la société d’histoire de Calcutta. Aucune référence ne fut faite de sa célèbre épouse. En 2015, ses descendants sont venus inaugurer une plaque en son honneur.

La tombe de la botaniste Anne Monson

Quelques figures masculines non moins célèbres

La tombe d’Henri Louis Vivian Derozio

La tombe d’Henri Louis Vivian Derozio fait l’objet d’une attention particulière de la part des bengalis parce qu’il initia le mouvement de la jeunesse du Bengale (Young Bengal mouvement). Il mourut à l’âge de 22 ans. Sa pierre tombale, son buste notamment, ont été érigés ultérieurement.

La tombe de Derozio

Le fils de Charles Dickens

Walter Landor Dickens, officier des armées de la compagnie des Indes Orientales, était le deuxième fils de Charles Dickens. Son père l’a envoyé en Inde afin de le détourner de son projet de carrière d’écrivain. Son père lui souhaitait d’avoir une meilleure vie que la sienne…Le jeune Dickens a vécu six ans en Inde avant d’être emporté à l’âge de 22 ans d’une hématémèse (vomissement de sang provenant du tube digestif) alors qu’il était en route vers l’Angleterre en raison de son état de santé. Son père, Charles Dickens, reçut la lettre lui annonçant la mort de son fils le jour de son 52ème anniversaire. Enterré en 1864 au cimetière de Bhowanipore, son corps a été déplacé dans le cimetière de South Park, tout au moins sa pierre tombale, en 1987 à l’initiative d’un groupe d’étudiants de l’université de Jadavpur.

La tombe de Hindou (Hindoo) Stuart

Charles Stuart (1758-1828), communément appelé Hindu (Hindoo) Stuart, était un officier de l’armée anglaise d’origine irlandaise. Il fit une longue carrière d’officier militaire sans aucune bataille à son actif. Il faisait partie des étrangers férus de culture indienne.  Il a été jusqu’à embrasser la religion hindoue (sachant que l’on ne peut se convertir à l’hindouisme) et se baignait quotidiennement dans les eaux du Gange. En 1798, il rédige un tract dans lequel il invite les femmes européennes à adopter une tenue vestimentaire plus appropriée, proche du style de vêtements que portaient les femmes indiennes. Auteur prolifique, il est décédé en 1828 à l’âge de 70ans. Les britanniques lui ont refusé la crémation mais ont respecté son choix de faire construire un mausolée inspiré d’un temple hindou. Sa tombe, ornée de sculptures indiennes issues de sa collection personnelle et dont il ne reste rien aujourd’hui, est unique au cimetière de Park Street! En Juillet de cette année, un lotus, qui ornait sa tombe, a été vandalisé! Cet incident a été signalé dans la presse locale.

La tombe de Hindou Stuart, inspirée d'un temple hindou.


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